Démocratiser l’enseignement supérieur, un horizon à redessiner par Stéphane Tassel

Publié le : 08/07/2011


Comment augmenter le nombre de diplômés de l'enseignement supérieur ?

Publiée dans l'Humanité le Mercredi 29 juin 2011.

Démocratiser l’enseignement supérieur, un horizon à redessiner

Par Stéphane TASSEL, Secrétaire Général du SNESUP-FSU.

 


Conduire 50?% d’une classe d’âge à être diplômés de l’enseignement supérieur… Cet objectif de la loi d’orientation sur l’école (2005), qu’affirme reprendre à son compte la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, suppose une rupture radicale avec sa politique menée depuis quatre années ainsi que des ressources à la hauteur de l’ambition et de l’enjeu pour la société. Cette rupture passe par des méthodes opposées à la parodie de consultation et à la sortie avant l’été d’un arrêté improvisé que veut imposer la ministre sous couvert de «?réformer?» la licence.


Une récente note ministérielle fait état d’une augmentation du nombre de «?chercheurs?» en entreprise, passés de 81 000 en 1997 à 137 000 en 2007. Cette augmentation qui pourrait sembler bienvenue masque une réalité plus nuancée. Seuls 13?% détiennent un doctorat (15?% en 1997), et rien n’est véritablement fait pour remettre en cause cette absence – propre à la France – de reconnaissance de ce type et de ce niveau de diplôme.


Une urgence économique et sociale est celle de qualifications de haut niveau, reconnues dans le secteur public comme dans le privé, et donc de l’augmentation du nombre de docteurs, et plus généralement de diplômés de l’enseignement supérieur. Cette élévation du niveau de qualification ne se fera pas sans un élargissement du vivier bénéficiant de la richesse des formations de l’université et des diplômes qu’elle délivre (DUT, licence et licence pro, master…). Dès l’entrée à l’uni-?versité, le lien entre les formations et la ?recherche est la condition de connaissances actualisées ainsi que la garantie d’une pratique réflexive et émancipatrice du savoir. Mais, inexistant dans des classes préparatoires, ce lien reste bien faible dans la plupart des grandes écoles, terrain encore privilégié de la reproduction des élites.


Démocratiser l’enseignement supérieur avec ses corollaires impliquant l’ensemble du système éducatif est un horizon à redessiner, tant pour son objectif humaniste de faire accéder le plus grand nombre au savoir que pour les besoins de la société. Réaffirmer ce cap marque le rejet d’un retour, prôné par certains, à une vision malthusienne de l’enseignement supérieur, de l’élitisme et de son lot de déterminismes sociaux. La population doit prendre conscience du risque pour elle-même et pour son avenir d’une telle orientation rétrograde.


En matière de réussite scolaire ou universitaire, des moyens supplémentaires sont nécessaires, mais doivent être mis au service des réformes indispensables. Laisser penser qu’ils seraient superflus, alors qu’un étudiant en classe préparatoire bénéficie d’un encadrement deux fois plus favorable que celui de la licence, est déloyal. Contrairement à la supercherie orchestrée depuis quatre ans, le taux d’encadrement en France (5 enseignants pour 100 étudiants, selon le «?tableau de bord de l’emploi public 2010?» du Centre d’analyse stratégique), est relégué à l’avant-dernière position des pays de l’OCDE, juste devant la Grèce. L’urgence de recrutements qualifiés dans l’enseignement supérieur ne pourra être indéfiniment éludée. Noyés par la bureaucratie, détournés de leurs missions d’enseignement et de recherche, les enseignants du supérieur se voient empêchés de consacrer plus de temps à leurs étudiants ou de maintenir et d’améliorer des dispositifs pédagogiques fragilisés par une avalanche de réformes improvisées.


«?Autonomie des universités?», «?Orientation active?», «?Excellence?»… le florilège sémantique masque une réalité sombre… D’autonomie intellectuelle, de liberté scientifique ou pédagogique, de cadrages nationaux des diplômes et des moyens garants d’égalité, d’aménagement équilibré du territoire, d’université de proximité… il n’est pas question. L’absence de garantie d’engagements suffisants de l’État sous couvert d’autonomie financière des établissements, la déréglementation tous azimuts et le refus de prendre en compte la voix des acteurs des universités sont le lot quotidien de la communauté universitaire.


Cette communauté attend au contraire des changements radicaux par rapport aux politiques menées ces dernières années, sans en rabattre sur la qualité et la richesse de formations qui, malgré l’état de pénurie dans laquelle les universités sont confinées, ont su prendre en charge des effectifs accrus et des profils variés d’étudiants. Les réponses à ces attentes engagent l’avenir de la société tout entière.


Stéphane TASSEL